Vaud 2007

Ma première chasse

Fier de mon premier permis en sortant de la préfecture de Château d’Oex, je m’apprêtais à monter à la chasse au chamois qui s’ouvrait le lendemain. Chemin faisant, je me remémorais les choses à savoir et à emporter pour monter à l’alpage des Arpilles en solitaire. L’Ancien m’a dit : « je ne peux pas monter avec toi, car mes genoux ne me portent plus si haut, mais je te donne ma carabine, elle te portera chance ». Je montai donc par le sentier derrière Pâquier Mottier, vers le chalet des Arpilles, en grappillant les dernière framboises sur le chemin, et arrivai à l’arrête derrière le chalet de la Case en début d’après-midi. Il m’a dit : « Pose ton bivouac derrière la pierre carrée et passe la nuit pour te préparer à cette chasse fantastique ». Je posais donc mon sac en maugréant : « Tes épaules et tes pieds sont meurtris parce que tu ne t’es pas assez préparé et la graisse en moins aurait pu compenser largement le poids du sac ». Je reprenais donc mon souffle, pris mes jumelles pour inspecter les lieus et les postes adéquats. Tout était comme prévu, sauf que les chamois n’étaient pas au rendez-vous. Pourtant il y avait une belle troupe accrochée à l’alpage la semaine précédente. « Les chamois, il faut les tirer sur l’alpage, pas derrière l’arête, car c’est trop raide et même si tu le tires, la viande sera trop meurtrie par la chute. Ne t’inquiète pas si tu ne les vois pas, ils viendront à l’eau le matin ». Rassuré par les paroles de l’Ancien, j’allai préparer ma veillée d’armes dans la chapelle aux milles étoiles, où se célèbre la liturgie silencieuse de la montagne. A 5 heures pile, le chant du coq me réveilla, ainsi que la sonnerie « rooster » de mon portable que j’éteignis illico presto. « Tu vas au poste avant le lever du jour et tu ne bouges pas jusqu’à midi ». Suivant l’Ancien, je m’avançai religieusement vers le poste, à pas feutrés afin ne pas réveiller les anges et en faisant gaffe de ne pas m’étaler. L’horizon était rouge flamme à l’est et présageait une journée magnifique. Le poste était dans un creux, et offrait une unique ouverture en forme de crémaillère sur le haut de l’alpage, juste où je les avais observés précédemment. La place de tir était en pierre arrangée en escalier, et à gauche une place assise taillée à même le roc orienté vers le soleil levant. A droite, il y avait même une petite place pour la bouteille d’eau. J’avais l’impression de m’installer dans une des tourelles du château de Chillon. Je chargeai ma carabine, témoin de l’Ancien, et m’allongeai dans la place et, ô surprise, la place du genou avait été creusée par des générations de chasseurs de chamois. J’entrai donc en communion avec ceux de la Suisse d’antant, une sorte d’intégration dans le temps. Comme par miracle, les chamois obéissaient à l’Ancien et traversaient l’arrête, se déployant sur le haut pour pâturer. Après de longues minutes d’attente, une femelle et deux petits de l’année dernière entrèrent dans mon champ et j’armai la carabine. Approchez ! Oui, là … Mon cœur s’emballa et je dus me reprendre pour respirer. Comme Fritz disait au stand, « Souffle à fond ». Quand je repris la carabine, la femelle surprise regarda quelque chose vers le bas de l’alpage et fit quelques bons en arrière hors de portée du tir. Je me figeai et entendis une détonation. Tout le troupeau se figea et reparti en quelques bonds derrière l’arête. J’avais oublié le temps et la civilisation. Je fixai le bas de l’alpage d’Entre Deux Siex, avec mes jumelles pour ne rien perdre de l’évènement. Je vis monter deux individus tout droit sortis d’Holliwood en plein milieu du pâturage, à découvert.
Le plus petit peinait visiblement en portant un énorme sac qui équilibrait son ventre harmonieusement. Instinctivement, il avait accepté de porter le pique-nique, pour être sûr de manger. Il regrettait de plus en plus son geste généreux. Il s’arrêta un moment pour souffler et fit signe à la troupe, derrière. J’y suis ! A coup sûr, c’est une reconstitution historique de la bataille de Waterloo. J’entendais monter la musique des fifres et des tambours mais pas de cornemuses. C’est une version française, me dis-je. Le plus grand en tête est à l’initiative de la percée, la tête pensante de la troupe, il porte la carabine. Sourcils froncés, la casquette au vent, il a son natel collé à l’oreille. « Sire, j’ai dispersé l’ennemi d’un seul coup de feu ». « Très bien, Maréchal, continuez ». « Je les poursuis sans relâche jusqu’à l’arête et au-delà, pour m’assurer que nous avons définitivement gagné la bataille ». « Fort bien, Maréchal, on est jamais trop prudent ». « Sire, puis-je encore tirer » ? « Oh là ! Doucement avec la munition ». « Oui, Sire ! » « Merci Sire ! ». Un peu plus tard, une détonation me parvint venant d’au-delà de l’arête. Je restai sans souffle, en me disant que les chamois effrayés par l’équipage repasseraient l’arête à un autre endroit. Je pointai donc ma carabine vers le haut, sans grande conviction. A 9h15, tous les figurants du spectacle prenaient le soleil le long de l’arrête, discutant et fumant. Je profitai de l’entracte pour m’éclipser et faire mon sac. En chemin, je vis un lynx, mort de rire, qui contrairement à moi, ne voulait pour rien au monde rater la prochaine représentation.

Pascal Dromelet, sonneur, L’Etivaz